14 mars 2008
Iconoclasse
Mon petit papa a grandi
Lunettes de vue et costume gris
Depuis j'ai contemplé son visage doux
Sur la photo d'école
Assis à droite
Il irradie la photo
Le regard perdu
Dans une contemplation
C'est le plus beau
Des enfants de la classe
Il regardait la vie devant lui
Les devoirs et le photographe
Venu dès le matin
Saisir la pause des petits
(...)
Selwa Mjadli (2007 page 63) Le photographe. Imprimerie Papeterie El Watanya.
L'auteure du poème nous donne une description floue de son père. Il manque à son recueil poétique la photo de classe évoquée. Le portrait littéraire peut s'inscrire dans une dimension iconoclaste et refuser de figurer trait pour trait le visage de la personne décrite. Mais cette oblitération volontaire des visages peut être comprise comme une défaillance chronique de notre mémoire. En général, il nous est difficile de reconstituer de mémoire le puzzle du visage des personnes que nous aimons. Et que dire de celles disparues et que nous avons aimées...J'ai beau fermer les yeux et me concentrer sur un visage cher à mon coeur, je n'arrive jamais à le reconstituer tel que me le montre une photographie!
Ces brèves considérations me ramènent à ce livre publié chez Paris Audiovisuel en 1991 par Viviane Esders sous le titre révélateur :" A la recherche du père".
Cette publication était le résultat d'une collaboration collective ! En effet, l'auteure avait sollicité plusieurs photographes (150 en tout mais seulement 84 avaient répondu à son appel) pour lui faire parvenir un portrait de leur père accompagné d'un petit texte en regard.
Ces photographes sollicités étaient tous des hommes. Cette précaution permet, cela s'entend, d'évacuer la question du rapport oedipien entre père et fille.
Le tiers des photographes masculins consultés a avoué n'avoir jamais photographié leur père! Fait révélateur d'une omission significative...
Il faut signaler ici qu'en 1997, Esders qui a de la suite dans les idées, a publié aux éditions La Martinière un livre intitulé "Nos mères : portraits de 72 femmes par leurs filles".
12 mars 2008
Quand le temps insidieusement nous dévisage...
A la cloche sonnée
J’ai perdu mes trois billes,
Sur mon cahier rayé
Trois gros pâtés violets
Du même ton de bleu que mon ciel d’école
Au dessus de la cour,
Mon buvard a séché les trois nuages d’encre
J’ai griffonné autour des petits coeurs de cancre
Et le maître agacé
Sur mon cahier rayé
A mis trois gros zéros
Sur mon buvard taché
Trois grosses larmes aussi
Du même ton de gris que la blouse du maître
Devant le tableau noir
J’ai griffonné autour des traits pleins de couleurs
Et un, et deux et trois soleils
Trois beaux soleils rieurs
Font une ronde folle,
Comme un nuage d’encre
Mon petit coeur de cancre
Est parti en récré.
"Le buvard" poème de Maryse Mousnier
Cliquez sur les images pour remonter dans le temps...
08 mars 2008
Voyage en chine
Je n’ai jamais mis les pieds en Chine et pourtant je passe
tous mes dimanches ou presque en chine !
C’est comme cela que j’ai déniché dans une brocante
hebdomadaire une fiole en verre qui, au premier abord, ne paye pas de mine et
qui m’a tout de suite tapé dans l’oeil ! Probablement parce qu’elle fait
un peu matière brute boursouflée et mal dégrossie avec sa bulle plaquée comme
une verrue de verre sur le ventre…
Dans un premier temps, j’ai commencé par l’examiner à tête
reposée en la regardant de face, de profil, de trois quarts, sur et sous toutes les
coutures afin d’aller au-delà de la part de banalité des traits familiers que
représente en surface toute bouteille…
J’avoue m’être très vite rendu compte que je n’avais pas
entre les mains un flacon d’une transparence ordinaire ! En effet, c’est
en le portant à mes yeux pour regarder l’espace du séjour qui s’y reflétait que
j’ai saisi qu’il est doté d’un pouvoir
médiateur à même de recréer et de magnifier le monde !
Et c’est ainsi que j’ai décidé, par l’entremise de la photographie, d’habiter de l’intérieur cette « chambre claire » dont le goulot n’est que la porte ouverte à toutes les fenêtres...
En même temps, cette étrangeté m’a immédiatement rappelé « La chambre double », ce texte baudelairien qui m’avait marqué dans mon adolescence et dont voici un extrait :
« Une chambre qui ressemble à une rêverie, une
chambre véritablement spirituelle, où l'atmosphère stagnante est légèrement
teintée de rose et de bleu.
L'âme y prend un bain de paresse, aromatisé par le regret et
le désir. - C'est quelque chose de crépusculaire, de bleuâtre et de rosâtre; un
rêve de volupté pendant une éclipse.
Les meubles ont des formes
allongées, prostrées, alanguies. Les meubles ont l'air de rêver; on les dirait
doués d'une vie somnambulique, comme le végétal et le minéral. Les étoffes
parlent une langue muette, comme les fleurs, comme les ciels, comme les soleils
couchants.
(…) Une
senteur infinitésimale du choix le plus exquis, à laquelle se mêle une très
légère humidité, nage dans cette atmosphère, où l'esprit sommeillant est bercé
par des sensations de serre chaude.
La mousseline pleut abondamment devant les
fenêtres et devant le lit; elle s'épanche en cascades neigeuses.
(…) A
quel démon bienveillant dois-je d'être ainsi entouré de mystère, de silence, de
paix et de parfums? O béatitude! ce que nous nommons généralement la vie, même
dans son expansion la plus heureuse, n'a rien de commun avec cette vie suprême
dont j'ai maintenant connaissance et que je savoure minute par minute, seconde
par seconde!
Non! Il n'est plus de minutes, il n'est plus de secondes! Le
temps a disparu; c'est l'Eternité qui règne, une éternité de
délices!(…). »
A l’inverse d’une simple « traversée du miroir »,
c’est la réalité extérieure qui vient se la couler douce à l’intérieur de ce
lieu douillet en verre… Etrangement, à travers ce confinement et cette mise en
bouteille du monde, on assiste, sur un mode onirique voire hallucinatoire, à une anamorphose expansive de la lumière, des
ombres, des êtres, des choses et des couleurs…
Voilà, en peu de mots comment ce flacon s’est révélé être à
la fois sorcier et sourcier d’images ! (N'oubliez pas de cliquer sur les images pour accroître leur magie! Ou encore de les projeter en diaporama en visualisant l'album qui porte le même nom).
En ce huit mars, date commémorative, je lève mon verre plein
de sortilèges fleuris à la Femme,
cet être de lumière qui met un brin de douceur et de magie dans nos vies
ordinaires…
02 mars 2008
Buvard bavard...
Pour
mon centième post, j'ai choisi un texte que j'ai décidé d'illustrer
avec un travail photographique en cours placé sous le thème de la
"Dé-figuration Libre". Il repose sur une technique mixte qui se fonde
sur l'usage exclusif du buvard, des empreintes inversées d'écritures avec des encres fort
sympathiques, avec l'ombre et la lumière...et quelques secrets
d'alchimie...
"Aujourd’hui, les encres ne vont pas bien. L’ordinateur et la
postmodernité les ont frappées. Les écrivains ne feront plus, dans l’avenir,
ces manuscrits mille fois raturés qui nous permettaient de voir le tremblement
de la main de Proust, les dédales de sa cervelle, ses redites, ses bêtises, ses
appoggiatures et ses repentirs.
Dans leur déroute, les encres ont entraîné avec elles un autre
partenaire, le buvard. La mort de celui-ci n’a pas été saluée. C’est sans bruit
que les belles feuilles poreuses, roses ou bleues, sur lesquelles furent
calligraphiées toutes les minutes et tous les verbatims de nos civilisations
modernes, ont rejoint leurs limbes. J’ai toujours été étonné que l’on ne trouve
pas, dans nos villes, des boutiques spécialisées dans le buvard usagé comme il
existe des librairies d’incunables, d’in-folio et d’éditions originales.
Je songe au buvard de Balzac ou de Rimbaud, à celui avec lequel
Stendhal a séché ses phrases quand il écrivait Le Rouge et le Noir. On en
pourrait exhumer les pensées inaccomplies de Julien Sorel, les pâmoisons de
Madame de Rénal ou les jouissances de Mathilde de la Mole , avec deux avantages
appréciables : d’une part, le texte recueilli par le buvard n’est qu’un
lambeau, une ombre et une ruine. Il est beau comme une absence. Pas une phrase
n’est achevée et les mots sont des loques. Au surplus, les différentes pages
d’un même chapitre, peut-être même d’un même livre, ont mélangé toutes leurs
empreintes. Le buvard nous offre les vestiges inextricables d’un livre qui
n’exista jamais, d’un roman fantôme que Balzac ou Hugo ont à peine rêvé. Et pour porter au comble leur
beauté, les lettres y sont écrites à l’envers. Nous ne pouvons les déchiffrer
que dans les miroirs de la mort."
Gilles Lapouge, L’encre du voyageur, Albin Michel, 2007, pages 11-13.






























