07 juin 2009
Fusil à lunette
Touhami Ennadre : "Quand je photographie, je ne me laisse pas photographier par le sujet. Loin de me contenter de reproduire la réalité, je l'efface afin de ne pas tomber dans le piège de l'image et de laisser l'imaginaire dévoiler lui-même le réel. Le sens de mon travail est de faire ressurgir l'essentiel, il n'est jamais illustratif. Mes photos dépendent de ma lumière dont j'encercle mon motif qui ne pose jamais. Je travaille dans le mouvement et n'utilise pas de viseur. Il n'y a pas d'intermédiaire entre mon regard et le sujet. Je suis mon propre viseur. Comment peut-on photographier en fermant un oeil et en lorgnant par un trou de serrure ? Pour moi, un appareil photo n'est pas un fusil à lunette."
Sur le plan technique, Ennadre utilise un Hasselblad surmonté ou encadré par deux lampes torches afin de faire la chasse aux ombres. Il a une préférence pour le grand angulaire et travaille au plus près du sujet. Le reste est affaire de laboratoire et de masquage...
Pour la petite histoire, on a demandé récemment à la commissaire qui présente son travail d'indiquer la fourchette des prix de vente: "En ce moment, le prix de vente d'une photo varie entre 20 000 et 30 000 Euros" !

Touhami Ennadre à droite sur l'image au musée Batha de Fès, juin 2009.
23 mai 2009
Coup de zoo-m sur la classe moyenne
Je lis rarement les journaux marocains. J'avoue que je les trouve indigestes et inconsistants. Mais, ce matin, alors que j'attendais pour une visite de routine l'arrivée du médecin..., j'ai dérogé à la règle pour feuilleter -quitte à avoir "La nausée" et "Les mains sales"- un périodique du jour qui traînait sur une table de la salle d'attente. C'est dans le contexte de ce " huis clos " bondé de patients angoissés et parfaitement représentatifs de la population que j'ai appris que le haut commissaire au plan venait de présenter les résultats d'une enquête consacrée à la classe moyenne marocaine. Selon cette investigation, le revenu mensuel moyen de la classe dite moyenne fluctuerait entre 3500 et 5308 dirhams (rappelons qu' un Euro est l'équivalent de presque 12 dirhams). Ce commissaire a usé du terme de "privilégiés" pour qualifier cette tranche de citoyens estimée à 53% de la population totale du pays : "Les privilégiés ne veulent pas savoir qu'ils sont des privilégiés" !
Ce qu'il y a avec la manipulation politicienne des chiffres et des statistiques, c'est qu'elle évoque pour moi le fameux lit de Procuste (d'ailleurs, il existe bel et bien des statistiques procustéennes!)...
Là où je veux en venir, c'est que l'un de ses détracteurs actuellement directeur du centre d'études sociales, économiques et managériales lui a rétorqué qu'avec un revenu quotidien avoisinant par excès ou par défaut les 2 dollars, on ne peut que parler sur un ton nuancé d'une population qui vit au seuil de la pauvreté. Et il a même ajouté à son adresse : " Vous nous avez donné une photographie de la société; nous souhaiterions connaître le zoom que vous avez utilisé ".
L'usage dans cette citation du terme "zoom" qui relève du champ technique de l'optique est en soi imprécis. Ce qui est déterminant avec un objectif à focale variable c'est à la fois son amplitude et le nombre de focales fixes qu'il subsume...Dans cette perspective, un zoom "courtes focales" 17-35 millimètres offre un angle de champ qui sera toujours plus large que celui d'un zoom "longues focales" comme le 200-600 millimètres...Mais ce qu'il faut préciser c'est que contrairement au travelling (en usage au cinéma), le zooming (le changement de focale) ne modifie pas la perspective mais influe sur la distance apparente des objets.
Je sais que nos deux protagonistes qui se sont chamaillés à propos de cette véritable nébuleuse qu'est la classe moyenne n'ont rien à faire avec toutes ces précisions...Et pourtant!
Pour faire le tour de la question, et faciliter l'écoute de la chanson "Zoom" de Mc Solaar, je vous invite à zoomer sur le texte des paroles :
J'entre slow sans faire de scolastique
Yo-Yo pour un clip, le pied dans l'élastique
Une technique du REG quand Lebed exergue
Je lègue à mon collègue Oleg le beat du bled
Les aigus tuent ! Demande à Brandon Lee
Les basses baffent. Prie, abandonne et lis
Pour être objectif. On atteint l'objectif
On scrute textes et mixes au téléobjectif
J'ai l'flow relax sur le Wax. Fax à Pentax
Qu'j'habille les tracks dans l'axe des peintres de Saxe
Pax Romana grâce au son graphique
Musicologique révélateur photographique
C'est le con cave ! Qu'on vexe sans se fouler
J'ai déversé le premier verset percé
Le mur du son bercé par Oum Kalsoum
Danse, le beat tourne
Je représente le zoom
Quand le nippon Nikkon, j'articule mes particules,
M'inspire des libellules pour changer la pellicule
J'suis un Leïka inversé pour gaucher
Autoportrait sacré. On m'a canonisé
J'ai gâché des péloches avenue Foch. C'est moche
Loupé le coche deux mioches, sur une roche, mains dans les poches
Puis rôdé mes rotules outre-Atlantique
Clik-clak, ils parlent d'un son photogénique
Différent du reste ancré dans ma contrée
Afro-Parigot. Dégagé des clichés
Car si le mime Marceau mime Marceau dans la Boom
C'est clown. Le beat tourne
Je représente le zoom
Je commandite, sur le beat, l'action anti-bla-bla
Cocktail explosif, j'exécute l'attentat
Putsch musical, verbal coup d'état
Parfois je sponsorise et revendique l'omerta
J'cours dans la ville le mic dans la main droite. Je rappe
La BAC me traque, discrètement je me saque
J'dois placer mon phrasé dans les points stratégiques
Tel un pain de plastique à l'endroit névralgique
Puis le son pète ! Dans les discothèques
Déflagration de textes dans les bibliothèques
Terroriste drag-gouine ! Dangereux comme Moon
Sismique tel Haroun
Je représente le zoom
03 mai 2009
Qu'est-ce qui vous eXcite
le plus dans la photographie ?
A cette question posée par la journaliste et critique Anne-Céline Jaeger dans son dernier livre "La photographie contemporaine par ceux qui la font", William Eggleston a répondu : " Sans doute le fait que je veux et que je sais être capable de prendre des photos que personne n'a jamais prises avant moi. Je ne pense absolument pas à ce que les gens vont ressentir en les voyant. Il s'agit plutôt de savoir ce que je vais en penser, moi, en les regardant. Quand quelqu'un lui demandait pourquoi il prenait des photos, mon vieil ami Garry Winogrand répondait: " Parce que je veux savoir à quoi ça ressemble une fois photographié". Je n'ai jamais trouvé mieux comme explication. Je ressens exactement la même chose."
A cette même question, Mary Ellen Mark a répondu : " Le contact personnel avec les personnes que je photographie, et la possibilité de faire de belles images. Ce sont les mêmes raisons qui m'ont poussée à devenir photographe il y a de nombreuses années. Elles continuent de me motiver aujourd'hui."
A la question "Que recherchez-vous dans une image ?"
Stephen Shore a répondu : " Difficile à dire. J'adore quand une oeuvre d'art m'ouvre les yeux sur quelque chose, quand il se produit quelque chose d'inattendu ou que je sois touché au niveau émotionnel, psychologique ou sensoriel."
A la question "Qu'est-ce qui vous passionne le plus dans la photographie?" Martin Parr a répondu : " Voir le travail d'autres personnes, redécouvrir les photos du passé et en prendre de nouvelles pour moi. J'aime le fait que lorque vous pratiquez la photo, vous devez articuler vos pensées et intégrer des idées très compliquées dans une image simple. Bien entendu, dans une séquence d'images, vous essayez de transmettre une idée plus complexe."
Et vous, quelle(s) réponse(s) apporteriez-vous à ces interrogations non-classées X ?
25 mars 2009
25 mars ou l'illusion de permanence
Dans son Journal de travail portant
sur la période qui se situe entre le 20 février 1997 et le 19 février
1998, voilà ce que l'auteur, Arnaud Claass, a écrit à la date du 25
mars :
<< Un ancien
psychanalyste lors de mon vernissage à la Galerie de Beaux-Arts de
Nantes: " Vos images montrent que, contrairement à ce que l'on pense en
général, l'organique a plus de permanence que le minéral. Ce corps nu
montre une femme qui semble atteinte par la douleur. Derrière elle, le
mur est traversé par une fissure. La femme finira par vaincre la
douleur, tandis que le mur se craquelle inexorablement. De la même
manière, cette autre image nous montre une dégradation irréversible,
mais aussi une bande d'herbe et de feuilles, c'est-à-dire la
renaissance cyclique du végétal. Regardez la permanence du Bacille de Koch: il est toujours présent après des centaines de milliers d'années. On le croyait définitivement éradiqué, mais en ce moment il réapparaît. C'est toujours la vie organique qui l'emporte. Chacun de nous dans sa finitude, est une parcelle de cette vie, et si contrairement à l'arbre, nous savons que nous allons mourir, la conscience de cette continuité peut nous sauver. Lorsque nous aurons compris cela, nous pourrons habiter vos images"
Nantes: la rue du Bon-Secours abrite un sex-shop.>>

Cliquez sur l'image pour la voir en grand
18 février 2009
Quand ça va Malevitch...imaginons le monde riant
"Tout n'est que simulacre, apparence, parodie, le doute s'installe entre le jeu des citations cultivées et l'utilisation d'une technique "populaire" qui conserve tous les attributs de la modernité. Le langage classique de l'art n'est plus qu'une métaphore plus ou moins heureusement employée par un artiste pour qui la photographie n'est qu'une technique banale comme le crayon, ou un matériau ordinaire comme le plâtre. Il n'y a plus de système de valeur unique et universel, il ne reste que quelques reflets, quelques ombres au fond d'une boite obscure."
Alain Sayag (1989), De la photographie comme un des beaux-arts, Photo Poche.
17 décembre 2008
Transe figuration
Si tu fais des images, ne parle pas, n'écris pas, ne t'analyse pas, ne réponds à aucun questionnaire. Ne piétine pas les jardins secrets. Suggérer c'est créer : décrire c'est détruire. (Robert Doisneau)
Je voulais démontrer la plasticité de la photographie. j'ai cherché à introduire des figures drapées et nues, les unes précisément modelées par la lumière, les autres transparentes dans l'ombre. (Oscar Gustav Rejlander)
A mon point de vue, la beauté artistique d'une épreuve photographique consiste (...)presque toujours dans le sacrifice de certains détails, de manière à produire une mise à l'effet qui va quelques fois jusqu'au sublime de l'art. (Gustave Le Gray)
16 décembre 2008
Intuition poétique de la réalité
Etre photographe, c'est matérialiser une intuition poétique de la réalité. C'est la recevoir pour "apporter un au-delà" que l'on ne soupçonne que par la poésie. La poésie n'est pas le seul privilège des poètes. Elles force toutes les serrures, vous attend là où vous ne la cherchez pas. (Pierre de Fenoyl)
14 décembre 2008
Je m'en flous royalement!
Frédéric Lambert :"S'il fallait résumer l'histoire des regards, et très rapidement, on pourrait écrire qu'il y a ceux qui s'attachent à l'objet représenté (un visage, une forêt) et les autres qui ne peuvent s'arrêter en si bon chemin et préfèrent la liberté d'aller plus loin que l'objet représenté (un visage, une forêt), pour voir l'objet photographié (un visage photographié, une forêt photographiée). Ce dernier regard est souverain dans la mesure où il prend deux fois du plaisir : à la source de l'objet, et à celle de la photographie de l'objet."
Présentation de l'ouvrage "Paysages de l'improbable" de François Méchain, Editions Marval.
Garry Winogrand : "(...)photographier les choses pour voir à quoi elles ressemblent quand elles sont photographiées."
Richard Avedon : " Les photos ont pour moi une réalité que les gens n'ont pas. C'est à travers les photos que je les connais".
Emile Zola : Vous ne pouvez pas dire que vous avez vu quelque chose à fond si vous n'en avez pas pris une photographie révélant un tas de détails qui, autrement, ne pourraient même pas être discernés".
12 décembre 2008
Etes-vous pas du tout, peu, très ou trop...
technique ? En attendant votre réponse à cette question qui n'empêche personne de dormir, je vous donne à lire cet extrait de Jean-Claude Lemagny :
" L'amateur naïf ne s'intéresse qu'à la technique; l'amateur averti prétend la dépasser pour s'intéresser à l'expression, à l'invention d'un style, à l' "Art"; le véritable artiste sait qu'il ne s'agit que de technique, toujours et seulement de technique. Car la technique peut être autre chose qu'une collection de recettes, arrêtées et enfermées dans un manuel. Il est une technique ouverte, une technique comme chemin, prise en charge par la conscience comme interrogation sur soi-même. De cette technique ou situation de doute et de recherche à la création, la différence est mince, très mince. Seulement une plus ou moins grande tension vers le futur. En photographie, le coussin du style ne vient pas s'interposer entre technique et création. Sans amortisseur, leur carambolage propulse la photographie là où les plus grands mènent l'art : à changer de part en part notre vision du monde. Sans cela, elle n'est que rabâchage, reflet puéril, une amusette, ou une sinistre machine à faire mourir les gens idiots. Rejetée sans ménagement d'un extrême à l'autre, la photographie ne peut que vivre son destin contradictoire et toujours menacé."
Jean-Claude Lemagny(1992): L'ombre et le temps.Essais sur la photographie comme art. Nathan, page 57.
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10 décembre 2008
Le sable et le solde
Dans les premières lignes de l'avant-propos à son livre "Le boîtier de mélancolie", Denis Roche écrivait : "La photographie est la rencontre d'un temps qui passe sans s'arrêter et d'un temps qui ne passe pas, qui ne ressemble à rien parce qu'il ne nous appartient ni de le matérialiser ni de le commenter. Du premier, nous ne sommes jamais que le sable et le solde, du second, nous ne sommes que la transparence.
Peut-on se contenter de dire qu'ils se rejoignent ? Non. Ils se coupent et, de cette coupure qui rase le front de nos vies, s'écoule le sang de notre art. C'est là que s'agite doucement, parce qu'elle continue, la mélancolie qui nous a faits à la fois sable et transparence, tandis que nous construisions le monde à mesure qu'il se défaisait sous nos yeux (...)".
Les photographies issues de cette dernière série expérimentale chamboulent complètement cette séparation entre les deux types de temporalités. Le temps d'obtention des images n'est plus, dans ce cas, mesuré à l'aune d'un instantané qui n'excède point une fraction de seconde. Le déclic est mis hors jeu. Le continuum temporel reprend ses droits puisque l'obturateur demeure ouvert durant toute la durée nécessaire au réembobinage des 36 poses du film négatif. Cette extension du temps m'ouvre l'excitante possibilité d'expérimenter une triple exploration : de l'espace, des formes et des couleurs.
Le résultat, je vous l'avoue, est tout à fait imprévisible. Les accidents nombreux. Mais très souvent, j'assiste émerveillé à l'apparition d'un univers ou d'un "effet d'univers" pour reprendre une expression qui fonde la philosophie photographique d'un Henri Van Lier.
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