Prière d'insérer

On me reproche d'avoir inventé trop de villes baroques. Trop de harems sophistiqués. Et surtout de jouer outre mesure sur le clin d'oeil.
Désormais, le désir est rompu, ô mes amis! Le corps change. Il complote. Je n'y peux rien. Vous non plus. Le voyeur d'hier se fait mauvais musicien. Et si je louche parfois, c'est en désespoir de cause.
Demain, je battrai de l'aile pour vous rejoindre.
Laissons aux poètes leurs chastes images -recueil de natures mortes. Mon coeur ne saigne point. Je marche en titubant et j'aurais erré, mot sous mot, vers la seule énigme : ma question à l'être.
Pour ce, raturons dans le vol d'oiseau l'exclamation abusive. Qu'importe si, dans la main du poète, se dispersent quelques vagues boniments. Cet animiste assouvira sa perversion en ce léger désordre, et dira que sur sa plume sanguine la métamorphose est une divine.
Je refuse la diction de la nature qui débauche le sens. Subvertissons !
Restons chez nous ce soir pour un brin de méditation. Et c'est peu dire, c'est peu affirmer que le temps d'une pause devant un verre ouvert ou un livre vide - je me trompe peu-être ! - découpe d'abord ma vision en mièvre, douceâtre. Ainsi, arrivé à la paralysie des signes, je m'endors.
Je m'endors, c'est peu dire; je me bats avec les dieux serait plus juste, encore que le juste soit dans cet exemple une métaphore lésée. Je m'endors, et je sabote chaque fois mon entrée rituelle à la pensée. /Maintenant je dors§
Sans raison barbare, je peux supposer qu'à la limite je ne dors pas, mais que je fais semblant - strictement semblant - de dormir. je pars pour une nuit, tantôt dans la nuit précédente, tantôt dans la nuit des nuits, par enjambement ou simple rotation, jusqu'à la fin des siècles.

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Que se passe-t-il ? Le jour, le soleil brille pour peu de violence; moi, je me corrige, je me mêle, et parfois je me distingue par clin d'oeil complice, ou bien je ris pour rien, par goût d'une effraction toujours giclée de côté, étalée ensuite dans le pincement ou le ronronnement.
Qui croira que je suis un vagabond de la nuit dans le jour ?
C'est pourquoi, dans mes rêves éveillés, je marche souvent sur place, à la manière d'un mime dont on ne verrait que le cliché cherchant à se débaucher. Dans mes meilleures nuits - celle de mes beaux rêves césurés par le réveil - je pars pour de bon. Je dors, ayant oublié de fermer toutes les portes de la ville. Je laisse ma parole aux gardiens des livres.
J'ai alors un petit éclair dans le coeur, éclair d'une pensée étranglée, qui sait ? Pourtant, l'espoir du matin ne me quitte pas tout à fait, car en ce moment, elle me suffit la divagation d'une fumée de tabac drapant de cercle en cercle toutes mes nuits d'antan.
Naturellement, quand je suis au volant, je conduis comme je parle, c'est-à-dire par paraboles, c'est-à-dire à côté.

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Bien que les rayons du soleil se croisent ou divergent en moins de rien, je trouve normal, quant à moi, que la route s'ajuste au brouillard. La terre bouge. o plaisir ! Mon regard se suspend un instant - est-ce un instant ? - et joue avec leur remue-ménage. Puis voici des champs de blé, de la redondance. Du vent.

Je m'émeus pourtant à l'approche des mortels. Je frôle un village, des hommes s'envolent les mains aux poches. Je passe comme un prince. Certains aiment s'arrêter. Moi - être tendre et infidèle - je suis le destin d'une parabole. Que tout meure autour puis en nous ! Avions-nous dit. Installons-nous encore plus dans la bonne nouvelle. De cette manière et pendant la conversation, je me sens prêt pour le tac-au-tac le plus chaud qui pousse l'anodin à se désavouer, et la route, par bonheur, à alléger mon angoisse.

C'est alors que sans trop de danger je sais aller loin, toujours plus loin, dans le désordre des choses.

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Un ver vient de sortir de mon oreille gauche. Je l'attendais de l'autre côté. Je refuse donc de lui parler.

Jadis, il était libre de me choisir, libre - disons - de choisir ses orifices. Libre de venir à moi quand le vent se levait. Maintenant, je ne l'entends plus de cette oreille. Faut-il enfin tout accepter ? Heureusement, ma patience ne me tue pas tout à fait. Ma curiosité non plus.

Croyons pour le moment, ce que sa race veut dire : mollesse  vagabonde ou  ce rien de tremblement. Ce qui, de toucher en toucher, improvise une fable  ne menant nulle part. Je refuse de  m'égarer avec  lui.

Jadis, mes sorties, mes va-et-vient étaient les siens. Nous suivions le même mouvement lyrique. Au creux de mon oreille, la vie chantait en sourdine. Je somnolais, attendri par ma propre mélodie. Est-ce assez ?

Dans la journée, je vaquais  à mes frissons - je frissonne toujours - mais  cela est une  autre histoire qui viendra à  son heure.

Jadis,  on  fêtait mon  regard trouble.

Ne parlons plus de  ma façon  d'incliner la tête  sur l'édredon. Dans la chambre, de haut en bas, ma pensée se crispait jusqu'à l'évanouissement.  Le ver poussait alors un petit cri sec, et, parce que vexé, s'en allait dans la nuit assourdie perpétuer mon monologue inférieur. C'est fini...

Petit ver, regagne ton berceau maternel. Jadis est causerie somnanbule, petit ver !

Bagatelles/2, poème de Abdelkebir Khatibi, in La mémoire future. Anthologie de la nouvelle poésie du Maroc, François Maspéro, 1976.

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