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les_vagues_de_Virginia_Woolf"Un grand livre est un coffre-fort plein. Le premier inventaire secoue: élan, surprise, dépaysement, interrogation, en résumé plaisir absolu. Il est là. Il vous appartient. Ses pouvoirs de langage vous ont investi, personne ne peut vous voler ce genre de trésor. Mais le jour vient où l'on juge intéressant de le rouvrir pour  en vérifier les comptes.

J'avais découvert Les Vagues de Virginia Woolf à l'époque de sa parution en français (traduit par Marguerite Yourcenar) vers la fin des années 30. Aujourd'hui ma relecture est une seconde révélation, bien plus forte. Les singularités d'un roman que je croyais retrouver tout à fait pareil ont sourdement continué à bouger, filer, émettre leur musique. Les complexités de la forme, les mille ambiguïtés du sens, les scintillations de l'écriture se sont développées dans l'intervalle, haussées, élargies. La respiration s'y est creusée. Le livre est sorti de son lit initial: il a fait sauter certaines limites. On perçoit finalement les intérêts à long terme du plus mystérieux capital qui soit.

En  seigneur aussi rigoureux qu' intouchable, le Temps couvre le récit d'un bout à l'autre pour y mettre à l'oeuvre des instruments inhabituels, insolites. Il estime avec raison être le grand décideur, personnage premier par sa nature, son dynamisme, et par-dessus tout sa transparence. Afin de mieux assurer son irréductibilité, il ignore ou rejette les vieux repères en usage: les minutes et les heures, les jours et les semaines, les mois et les années y perdent leur valeur de nombre. Le Temps saura s'en passer pour exprimer la coulée du temps.

Son déplacement immobile exige donc une masse de signes à la fois hautains, impalpables et percutants. Aussi s'arrange-t-il pour mettre en branle, dès les premières pages, une sorte de spacieux convoi d'or. Avec une irrésistible délicatesse il va le détacher du rivage, l'entraîner  au large et le pousser jusqu'à la lointaine ligne d'ombre de l'horizon. La mer et le déferlement cadencé des vagues donnent le ton.

A l'origine s'étend une plage de sable fin que domine la maison enfouie sous les arbres. Six enfants y passent leurs vacances d'été. Le soleil va se lever. Le soleil se lève. Très important, le soleil : au long de sa course quotidienne -qui coïncide avec la courbure entière du roman- c'est lui qui distribue à neuf reprises la ponctuation lumineusement soufflée dont le Temps a besoin pour marquer le rythme de son entreprise."

Dominique Rolin, Un convoi d'or dans le vacarme du temps, Ramsay, 1991.