Alain_ReyLégèreté estivale oblige, le livre que j'ai sous la main en ce moment est vraiment un poids plume! C'est, réflexion faite, le genre de lecture que j'affectionne! Des textes brefs qui se laissent déguster sans trop fatiguer les méninges! Dans ce petit livre, l'auteur bien connu par tous ceux qui possèdent un dictionnaire Le Robert dans leur bibliothèque, dresse un riche portrait à des mots venus d'ailleurs sinon de très loin...
Après 'Abysse" et juste avant "Arôme", le deuxième mot de la liste est "alcools". Je vous en livre la teneur...

[Avant toute chose, le plus beau recueil de poèmes du siècle dernier. Merci Guillaume! Ces alcools répudient la chimie des molécules pour ne célébrer que l'alchimie des coeurs et des cerveaux.
Seuls ses deux o, discrets et qui, pour nos contemporains, évoquent la très indiscrète langue anglaise, trahissent une origine exotique. Le latin alcohol, adopté par Ambroise Paré, était  plus révélateur, surtout quand on apprend qu'il s'agissait alors de poudre d'antimoine. Mais, bien sûr, c'est al kohol, le khôl, qui brunit le tour des yeux des belles Orientales,  et quel alcool qu'un tel regard dans le cadre d'un voile artistement drapé -voilà qui n'est guère correct, politiquement s'entend. Correct, non, mais sublime, peut-être. Et justement, c'est la sublimation, phénomène chimique, qui fait passer l'alcool de la poudre et de l'antimoine - sans nul anticléricalisme- au liquide et au vin : alcohol vini, c'était une "essence", un "esprit", celui du vin qui "chante dans les bouteilles" (Baudelaire).
Ce mot alcool est pervers. Après les ivresses, il s'installe dans l'industrie chimique; deux ou trois siècle de science, et notre sublime esprit du vin tourne au radical monovalent formé de carbone et d'hydrogène, et portant le beau nom d'éthyle, grec à souhait, et quasi éthéré. Se produit la révélation : l'esprit du vin était donc un alcool éthylique, l'inspirateur d'ivresse et de délire, un assemblage de molécules, parent de peu ragoûtants carbures éthyléniques et du redoutable alcool méthylique, que l'on dit "à bruler" car il ne mérite  pas mieux.
Mais, grâce à Bacchus, demeurent l'alcool du vin et d'autres boissons, et nos chers alcools blancs, et les alcools de grains, telles la "petite eau" des Russes (vodka)
, ou bien l'visge beatha celte, non pas eau bénite, mais eau de vie, transformée par l'anglais en whisky.
L'honneur de l'alcool et sauf, son chemin, du fard à l'ivresse, de l'arabe aux langues du monde, glorieux. Et, après tout, ne négligeons pas les ivresses du savoir : alchimie et chimie, elles aussi, viennent d'Egypte et d'Arabie.]

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Ce court texte d'Alain Rey m'en rappelle un autre! Il est signé de la plume de Richard P. Feynman qui nous disait en 1971 :
[Le poète a dit :"L'univers tout entier tient dans un verre de vin". Nous ne saurons sans doute jamais ce qu'il a voulu dire, car les poètes n'écrivent pas pour être compris. Il est sûr néanmoins que si nous observons un verre de vin d'assez près, nous y voyons l'univers tout entier. Telles sont les choses de la physique: un liquide qui tourbillone et s'évapore selon le vent et le temps, des reflets sur un verre, et voilà notre imagination qui incorpore les atomes. Le verre est un distillat des roches terrestres et nous découvrons dans sa composition les secrets de l'âge de l'univers et de l'évolution des étoiles.Quel étrange agencement d'éléments chimiques y a-t-il dans le vin ? Comment sont-ils arrivés là ?  On y trouve les ferments, les enzymes, les substrats et les produits. Le vin contient cette grande généralisation: toute vie est fermentation. Nul ne peut découvrir la chimie du vin sans découvrir du même coup, comme ce fut le cas de Louis Pasteur, la cause de nombreuses maladies. Quelle vivacité dans le vin rouge, capable d'imprimer son existence dans la connaissance de celui qui l'observe! Si pour une quelconque raison nos petits esprits se mettent à diviser ce verre de vin, cet univers en parties (physique, biologie, géologie, astronomie, psychologie, etc.) qu'ils ne perdent pas de vue que la nature ignore tout cela! Recomposons-le à nouveau et rappelons-nous pourquoi il est fait en dernière instance. Laissons le vin nous offrir un dernier plaisir : buvons-le et oublions tout! ]