S'éveiller au bord de la nuit pour surprendre l'aube. Etre à l'affût du léger hâle qui teintera, bientôt, la façade voisine, piquée de ses quatre fenêtres aux volets blanchâtres, à moitié ouverts.
Accueillir ces naissances et timide lueurs qui émanent, graduellement, de l'immeuble horizon. Un horizon masqué par les tentures de pierre du paysage urbain.
Domiciliée dans une rue étroite et citadine, chaque matin, de mon lit, j'assiste aux premières jongleries du soleil sur le mur d'en face. Je découvre, sur l'enduit encore blême, un fragment de ce clair-obscur qui accédera, peu à peu, à la franche clarté.
A cette heure, on n'aperçoit personne. Même pas une ombre derrière les voilages opaques.


ondulapanoW

Captive du châssis de ma propre fenêtre, j'observe le bref espace du petit immeuble qui s'offre à ma vue. J'examine cette surface limitée et close. Elle se présente comme un écran, sur lequel se dérouleront bientôt les mouvements du soleil et l'animation de l'existence.
Selon le climat et les saisons, ce crépi se couvrira de toutes les variations, de toutes les subtilités de la mise à jour. Approche ténue, vaporeuse, des matins sur le point de naître.
Lentement, la vie reprendra racine.
Née des ténèbres, l'infaillible lumière, fidèle et quotidienne, enduira bientôt ce morceau de mur. Elle se réverbérera sur les vitres, tapissera le pignon, argentera ces étangs bleutés qui se dégagent par bribes du tissu nocturne.
Toutes cette pâleur se colore: les lamelles des volets deviendront carrément blanches, les vitres miroiteront, le zinc des chenaux s'enluminera dans l'attente de l'habituelle tribu des pigeons et de leur pataude démarche.
En quelques minutes le décor s'élucide.
Evidence du jour, extirpée des broussailles et des alarmes de la nuit.


ondulatriptyqueW

Derrière les voilages, soudain plus transparents, des corps bougent. J'aperçois un torse d'homme. Je devine un bras d'enfant, un profil de vieillard. Des mains de femme écartent les volets. Je leur invente une histoire, à mille lieues, sans doute, de la réalité.Novice, la lumière hésite encore, avant d'entraîner les heures, par gradations et de reflets en reflets, vers l'éclat annoncé de midi.
Née des ténèbres, la lumière s'affirme, règne, dispose des pleins pouvoirs.
Puis, fidèle aux cycles, elle se dégrade, s'effrite; avant de sombrer dans la nuit. Fiable pourtant, comme l'espoir, la lumière expire pour mieux renaître, en de neuves et proches éclaircies.

Née des ténèbres, poème d'Andrée Chédid, in Lumière, revue autrement, n°125, 1991, pages 74-75