27 mai 2007
Le figuier
A Mixcoac, ville aux lèvres brûlées, seul le figuier annonce les changements de saison. Le figuier, six mois vêtu de vert sonore, les six autres ravagé, carbonisé par le soleil d'été.
Enfermé entre quatre murs (au nord, le cristal du non-savoir, paysage à inventer; au sud, la mémoire sillonnée; à l'est, le miroir; à l'ouest, la pierre et le chant du silence), j'écrivais des messages sans réponse, détruits à peine signés. Adolescence féroce: l'homme qui veut être et qui ne tient déjà plus dans ce corps étroit, étrangle l'enfant que nous sommes. (Après des années, qui je vais être et jamais ne serai, dévaste mon être, le chasse, dilapide les richesses, commerce avec la mort.) Mais à cette époque le figuier venait jusqu'à ma retraite et frappait avec insistance aux carreaux de ma fenêtre. Je sortais et pénétrais en son centre, torpeur visitée par les oiseaux, vibrations d'élytres, entrailles d'un fruit d'où tombe goutte à goutte la plénitude.
Les jours de calme, le figuier était une caravelle de jade pétrifiée, qui se balançait imperceptiblement, attachée à un mur noir qu'éclaboussait de vert la marée du printemps. Mais lorsque soufflait le vent de mars, elle se frayait, ses vertes voiles gonflées, un passage à travers la lumière et les nuages. Je grimpais à la cime, et ma tête émergeait d'entre les grandes feuilles, picorée par les oiseaux, couronnée de prophéties.
Lire mon destin dans les lignes d'une feuille de figuier!
Je te promets des luttes et un grand combat solitaire contre un être sans corps. Je te promets une course de taureaux et une blessure et une ovation. Je te promets le choeur des amis, la chute du tyran et l'écroulement de l'horizon. Je te promets l'exil et le désert, la soif et la foudre qui coupe en deux le rocher: je te promets le jet d'eau. Je te promets la plaie et les lèvres, un corps et une vision. Je te promets une flotille croisant sur un fleuve turquoise, des drapeaux et un peuple libre sur le rivage. Je te promets des yeux immenses sous la lumière desquels tu pourras t'étendre, arbre fatigué. Je te promets la hache et la charrue, l'épi et le chant, je te promets de grands nuages, des carrières pour l'oeil et un monde à bâtir.
Aujourd'hui le figuier frappe à ma porte et m'invite: dois-je saisir la hache ou entrer dans la danse ?
Octavio Paz, Liberté sur parole, Gallimard.
Commentaires
L'art de la figue
(...)
blanches aussi les figues du figuier
blanches mais pas vraiment
vertes du même vert
que l’arbre qui les porte
feuilles en étoiles
larges mains épanies
tissu qui râpe la chair tendre
dénudée de l’été
tissu qui râpe
comme râpe épaisse l’écorce de l’arbre
douce la figue le fruit du figuier
le fruit délicieux
androgyne parfait
bourse striée qui s’enfle
se gonfle et se rengorge
involucre dodu que savamment soupèsent
le regard puis les doigts
rondeur veloutée du jour
la peau se tend se fendille
s’ouvre tendre et blanche de rainures
le pédoncule pivote sous la pression légère
que tu imprimes au fruit
un suc laiteux perle qui mollit la tige
souple se détache le fruit craquelé
qui se rend à ta main caressante
du regard tu désires la figue repue
avant que d’en ouvrir délicate la chair
d’écarter la robe docile
en deux valves pareilles
l’aumônière cède au palper de tes doigts
libère sa pulpe charnue
tissée de filaments
impudique vulve
qui livre à ta lèvre gourmande
les secrets de ses brûlants rubis
Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli
Pour accéder à la totalité de ce poème, allez voir :
http://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2004/12/premires_figues.html
Pour faire concurence à cul de Moussa, voici un autre poème sur la figue:
MÉDITATION SUR LA MORT D’UNE FIGUE
Fiançailles de la fraîcheur, Imprimerie Nationale, 2003
Les oiseaux sont de jour
Les oiseaux sont de nuit
Figue puissante et belle
Et de peau blanche et de peau noire es-tu
Selon ta race étrange
A peine ouverte avec du sec avec du lait
Et dans ton corps d’infante
Fendu sous le duvet
Le feu de ta féminité nature
Attire écarte épuise
Les oiseaux fous de la lumière de la lune
Aux pièges de l’Angelico
Fermés, réels
Beauté saveur l’éclat des étamines
Tes fibres tes fibrilles
Quand tu t’ouvrais cela qui savait rire
Était bouche avec bouche
La couleur de ta chair chargée de lèvres
Et ta langue profonde
Déchirait les tissus et retissait
Le corps comme une langue ou flamme
Ou langue
Profanatrice, langue de profanation
La mamelle est ridée
L’outre du vent splendide
A libéré le ciel de tous ses pleurs
Il y a eu le soleil et il y a eu la lune
Pour aider la plus figue à devenir si ronde
Pour aider la plus fille à devenir suave
Pour aider l’une et l’autre à mélanger leurs pleurs
A mélanger leurs peaux d’amour jusqu’aux sucs
Salah Stétié
Savez-vous que la figue est un réceptacle de fleurs, sorte de harem fermé où, une fois entré, nos sens s'énivrent de douceur et de miel...
L’ odeur sauvage sauvages de figuiers, odeur de paysages, odeur de mémoire.
Larges feuilles comme des mains tendues qui offrent ce qu'elles ont de meilleurs.
Parfum, goût, forme qui enchantent...
Tamazirt
Bon ! Choix immédiat d'entrer dans la danse-hommage au Grand Esprit du Printemps plutôt que saisir la hache... et merci de ton riche commentaire (plein d'humour et de pertinence) sur "ma belle Fouesnantaise" !
"(...) l'homme qui veut être et qui ne tient déjà plus dans ce corps étroit, étrangle l'enfant que nous sommes " : si bellement dit par Octavio Paz !
Le figuier... seulement deux devant la maison... mais toujours cette belle odeur, mêlée à celles des lavandes, du romarin et des roses...
J'ai cru comprendre que les Berbères de Kabylie appelaient leurs jardins "Tamazirt"... et leur langue "Tamazight"...
Amitié fraternelle.
Après Paz, Stétié
et Angèle Paoli, il faut se faire inventif...
Mon figuier...
Devant ma fenêtre ses racines tantaculaires fissuraient la dalle, il avait occulté le mur d'en-face et ployait sous le propre poids de ses branches, je regardais ses fruits grossir jusqu'au bord du craquèlement. Une figue que l'on déshabille de son épaisse parure nous projette dans un monde de sensualité. Elle m'évoque entre tous les fruits : le plus défendu...
Amitiés à tous
Amel, je n'ai pu résister au périssable
plaisir de donner à lire ton texte sur la figue :
"Une minuscule tige retient ses poches glabres indurées par la chaleur
au revers de ces outres tapissées d'algues érectiles,
une vulve soyeuse et charnue
granulée de pigments
est le secret d'un amour
entre une énergie des plus viriles
et la grâce d'une virginité céleste
une fleur faite de textures aussi opposées
que l'épaisseur de l'enveloppe
dissimule ironiquement le périssable désir
d'une bouche qui goûte à l'interdit"
Pour les mordus de la figue, une seule adresse :
http://portesurletoit.canalblog.com
Ces textes sur la figue mettent l'eau à la bouche, mais plutôt que de m'aventurer sur ce terrain glissant, je me contenterai de souligner la surprenante symbiose entre image et texte, comme si l'une et l'autre avaient été au même moment conçus. Et pour être au diapason de ce texte renversant d'Octavio Paz, il faut un sacré talent …
















