25 février 2007
L'incipit des incipit...
Quand je n’étais pas né, quand je n’avais pas encore refermé ma vie en boucle et que ce qui allait être ineffaçable n’avait pas encore commencé d’être inscrit ; quand je n’appartenais à rien de ce qui existe, que je n’étais pas même conçu, ni concevable, que ce hasard fait de précisions infiniment minuscules n’avait pas même entamé son action ; quand je n’étais ni du passé, ni du présent, ni surtout du futur; quand je n’étais pas ; quand je ne pouvais pas être ; détail qu’on ne pouvait pas apercevoir, graine confondue dans la graine, simple possibilité qu’un rien suffisait à faire dévier de sa route. Moi ou les autres. Homme, femme, ou cheval, ou sapin, ou staphylocoque doré. Quand je n’étais pas même rien, puisque je n’étais pas la négation de quelque chose, ni même une absence, ni même une imagination. Quand ma semence errait sans forme et sans avenir, pareille dans l’immense nuit aux autres semences qui n’ont pas abouti. Quand j’étais celui dont on se nourrit, celui qui compose, et non pas celui qui est composé. Je n’étais pas mort. Je n’étais pas vivant. Je n’existais que dans le corps des autres, et je ne pouvais que par la puissance des autres. Le destin n’était pas mon destin. Par secousses microscopiques, le long du temps, ce qui était substance oscillait en empruntant les voies diverses. A quel moment le drame s’est-il engagé pour moi ? Dans quel corps d’homme ou de femme, dans quelle plante, dans quel morceau de roche ai-je commencé ma course vers mon visage ?
J.M.G. Le Clézio (1967) L’extase matérielle, Editions Gallimard, collection Idées.
Commentaires
Cet oeil puissant du cyclope!
"Chaque chose porte en soi son infini.
Mais cet infini a un corps, il n'est pas une idée.
Il est l'espace précis de la matière dont on ne peut pas sortir. Le seul infini où tous les autres infinis sont exprimés est dans la barrière réelle de la matière: tout ce qui est, est infiniment"
Le Clézio, L'extase matérielle, page 14.
Dis-moi, pourquoi ?
"Pourquoi faut-il qu'il y ait un commencement pour que j'aboutisse à une fin; puisque je m'aperçois que ma pensée tourne sur elle-même, laissons-la tourner"...
Kateb Yacine
Est ce l'absurde , le neant ou notre voie lactée qui tourne et qui parallèlement,nous broie à vitesse variable?
pour ne pas répondre voilà un texte que j'aime lire. Tu le connais certainement mon cher Too :il est d'ALBERT CAMUS, Le Mythe de Sisyphe:
Il faut imaginer Sisyphe heureux.
Tout au bout de ce long effort mesuré par l'espace sans ciel et le temps sans profondeur, le but est atteint. Sisyphe regarde alors la pierre dévaler en quelques instants vers ce monde inférieur d'où il faudra la remonter vers les sommets. Il redescend dans la plaine.
C'est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m'intéresse. Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre luimême. Je vois cet homme redescendre d'un pas lourd mais égal vers le tourment dont il ne connaîtra pas la fin. Cette heure qui est comme une respiration et qui revient aussi sûrement que son malheur, cette heure est celle de la conscience. A chacun de ces instants, où il quitte les sommets et s'enfonce peu à peu vers les tanières des dieux, il est supérieur à son destin. Il est plus fort que son rocher.
Si ce mythe est tragique, c'est que son héros est conscient. Où serait en effet sa peine, si à chaque pas l'espoir de réussir le soutenait ? L'ouvrier d'aujourd'hui travaille, tous les jours de sa vie, aux mêmes tâches et ce destin n'est pas moins absurde. Mais il n'est tragique qu'aux rares moments où il devient conscient. Sisyphe, prolétaire des dieux, impuissant et révolté, connaît toute l'étendue de sa misérable condition : c'est à elle qu'il pense pendant sa descente. La clairvoyance qui devait faire son tourment consomme du même coup sa victoire. Il n'est pas de destin qui ne se surmonte par le mépris.
Si la descente ainsi se fait certains jours dans la douleur, elle peut se faire aussi dans la joie. Ce mot n'est pas de trop. J'imagine encore Sisyphe revenant vers son rocher, et la douleur était au début. Quand les images de la terre tiennent trop fort au souvenir, quand l'appel du bonheur se fait trop pressant, il arrive que la tristesse se lève au cœur de l'homme : c'est la victoire du rocher, c'est le rocher luimême. Ce sont nos nuits de Gethsémani. Mais les vérités écrasantes périssent d'être reconnues. Ainsi, Œdipe obéit d'abord au destin sans le savoir. A partir du moment où il sait, sa tragédie commence. Mais dans le même instant, aveugle et désespéré, il reconnaît que le seul lien qui le rattache au monde, c'est la main fraîche d'une jeune fille. Une parole démesurée retentit alors : " Malgré tant d'épreuves, mon âge avancé et la grandeur de mon âme me font juger que tout est bien. " L'Œdipe de Sophocle, comme le Kirilov de Dostoïevsky, donne ainsi la formule de la victoire absurde. La sagesse antique rejoint l'héroïsme moderne.
On ne découvre pas l'absurde sans être tenté d'écrire quelque manuel du bonheur. " Eh ! quoi, par des voies si étroites... ? " Mais il n'y a qu'un monde. Le bonheur et l'absurde sont deux fils de la même terre. Ils sont inséparables. L'erreur serait de dire que le bonheur naît forcément de la découverte absurde. Il arrive aussi bien que le sentiment de l'absurde naisse du bonheur. " Je juge que tout est bien ", dit Œdipe, et cette parole est sacrée. Elle retentit dans l'univers farouche et limité de l'homme. Elle enseigne que tout n'est pas, n'a pas été épuisé. Elle chasse de ce monde un dieu qui y était entré avec l'insatisfaction et le goût des douleurs inutiles. Elle fait du destin une affaire d'homme, qui doit être réglée entre les hommes.
Toute la joie silencieuse de Sisyphe est là. Son destin lui appartient. Son rocher est sa chose. De même, l'homme absurde, quand il contemple son tourment, fait taire toutes les idoles. Dans l'univers soudain rendu à son silence, les mille petites voix émerveillées de la terre s'élèvent. Appels inconscients et secrets, invitations de tous les visages, ils sont l'envers nécessaire et le prix de la victoire. Il n'y a pas de soleil sans ombre, et il faut connaître la nuit.
L'homme absurde dit oui et son effort n'aura plus de cesse. S'il y a un destin personnel, il n'y a point de destinée supérieure ou du moins il n'en est qu'une dont il juge qu'elle est fatale et méprisable. Pour le reste, il se sait le maître de ses jours. A cet instant subtil où l'homme se retourne sur sa vie, Sisyphe, revenant vers son rocher, contemple cette suite d'actions sans lien qui devient son destin, créé par lui, uni sous le regard de sa mémoire et bientôt scellé par sa mort. Ainsi, persuadé de l'origine tout humaine de tout ce qui est humain, aveugle qui désire voir et qui sait que la nuit n'a pas de fin, il est toujours en marche. Le rocher roule encore.
Je laisse Sisyphe au bas de la montagne ! On retrouve toujours son fardeau. Mais Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni fertile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.
Le Mythe de Sisyphe, Gallimard, 1942.
...
Je pensais que l'on arrivait toujours au milieu de quelque chose qui n'en finissait pas de commencer! C'est Sysiphéen aussi:)
Quel âge avait cet arbre avant d'être coupé, vieux vieux. Et cette photo pleine de grâce matérielle!
Amitiés à tous trois.
Bonjour,
Je vous remercie tous pour ces extraits, des moments de partage : des textes, des commentaires en écho...
Bonne journée
Lynn
Pas insipide du tout cet incipit !
Too banal ouvre la parenthèse avec un incipit et dija la referme avec une clausule! Et moi, je me trouve bien coincé à l'intérieur...
Y a-t-il pour chacun des nains que nous sommes une échappatoire à sa destinée ?
Probablement, en laissant tomber son rocher une fois pour toutes (attention de ne pas le recevoir sur les pieds!) et en refusant d'obéir au ciel...
Alors quel est le nain qui commence par me lancer le premier rocher ?
que ferai-je pour te proteger de tous les rochers du monde et les recevoir à ta place mon cher Too?
Allah ykhalik !
De la confusion générale!
C'est maboul qui suggère de lancer un défi au ciel pas moi !! Moi, je crains le courroux de celui qui tire les ficelles du jeu et je ne veux pas qu'il lance à ma poursuite ses célèbres oiseaux pour me lapider...
A moins qu'ils ne me jettent que des rochers au chocolat !
Pardon Cher Too pour la confusion mais je maintiens la prière ,pour tous cette fois.
Ne crains pas le courroux de qui tire les ficelles... à moins que tu n'aies à craindre ton essence même.... Ce courroux ne sera jamais que le reflet du tien contre la vie, si tu n'en as point (de courroux), ne crains point* !
Qunat à la prière... pour tous, que pensez-vous de :
"Que ta volonté soit faite ma Vie !"
------------
ps *: à propos de points, çà y'est, j'ai mis une illustration, bidouillée maison... mais cela pourrait te convenir... sans que j'encours... ton courroux ?
Nous ne sommes qu'une cristallisation transitoire, une rencontre hasardeuse d'atomes, une concrétion fugitive et riche de bien d'autres possibles. De tous les atomes universels assemblés, transmis, éparpillés, concentrés, édulcorés, mixés et semblables. Impermanents. Semence et géniteur, à la fois. multiplicateur et unique. Effaçable donc inexistant. Je suis, donc je pense. Jusqu'à demain.
UN AMOUR PARADOXAL
Envers les écrits de Le Clézio, j'éprouve une sorte d'amour paradoxal. Paradoxe que ce texte superbe illustre d'ailleurs à la perfection. Pris de manière indépendante, bien des extraits de ses romans demeurent de pures merveilles. Pourtant, curieusement l'ensemble ne fonctionne souvent pas et nombre de ses romans prennent l'eau avant que d'arriver au port. Un problème souvent rencontré chez Loti ou chez Giono, faux romanciers et poètes égarés qui n'osent assumer leur nature de poètes.
Moi qui avoue ma prédilection
pour les formes brèves, je ne peux qu'abonder dans le sens de Poetic Gladiator...En ce sens que je ne trouve pas mon bonheur chez un Le Cézio. Je préfère glaner chez lui quelques fragments à dense charge poétique...
Tiens!
Je viens de voir que j'étais dans tes liens! J'en suis très fière!!!
Sinon, ton tronc est très saillant! Moi aussi (je sais pas si t'as vu), j'ai pris en photo une "tranche" d'arbre et j'avais trouvé ça très original...
















